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Auktyon : quand la Russie donne des leçons de rock à l’Amérique Convertir en PDF

Vestige du rock soviétique non officiel de la fin des années 80, Auktyon vient d’achever une tournée triomphale aux Etats-Unis. Composé de musiciens surdoués aux influences multiples, Auction a élaboré au fil des années, une des musiques les plus novatrices au monde. Mais ce n’est qu’aujourd’hui qu’il commence à acquérir une notoriété internationale, victime depuis trop longtemps d’une incapacité maladive de la Russie à exporter ses talents.


Auktyon : quand la Russie donne des leçons de rock à l'Amérique « A l’Est, rien de (bien) nouveau », titrait en 1989 Le Berry Républicain, au lendemain d’une soirée « Rocking Soviet » avec le premier concert en France du groupe russe Auction, au Palais des Congrès dans le cadre du Printemps de Bourges. Incompréhensible erreur de jugement.

ROCK NON-OFFICIEL.Ce jour là, sur les 2500 places que pouvait offrir le Palais des Congrès, seules 500 places à tout casser étaient occupées. Parmi le public, on trouvait près de la moitié de journalistes, le reste étant composé de professionnels de la musique, de russophiles, de membres du Parti Communiste, de personnalités politiques et de quelques curieux avides de découvertes. Pour la première fois, des groupes de rock soviétiques non officiels obtenaient le droit de sortir de leur pays avec des visas d’artistes. Jusque-là, lorsqu’il leur était donné l’autorisation de quitter leur pays, c’était uniquement avec des visas de touristes. Il a fallu l’intervention de Jack Lang auprès de Gorbatchev pour que trois des meilleurs groupes de rock soviétique Kino, Zvuki Mou et Auktyon - débarquent à Bourges, qui était alors un bastion du Parti Communiste Français. Cela ne s’était pas fait sans mal. Une exposition était restée bloquée à la frontière russe et Jack Lang était une nouvelle fois intervenu pour permettre l’installation en catastrophe de photographies de groupes de rock russe, juste avant l’ouverture des portes du Palais des Congrès.

A l’époque rien n’était simple. Il y avait les groupes de rock officiels, et les groupes de rock non officiels. Ces derniers n’avaient pas le droit d’enregistrer de disques ni de se produire en concert... ce qui ne les empêchait pas de jouer régulièrement devant plusieurs milliers de personnes. Voilà qui n’est pas sans rappeler le mode de fonctionnement des Rave Party, aujourd’hui en France.

UN CONCERT HISTORIQUE A BOURGES. C’est Kino qui à ouvert le bal. Annoncé comme la coqueluche de la jeunesse russe, Kino a déçu. Droits comme des militaires de l’armée russe, le groupe, de formation classique guitares-basse-batterie-voix, s’est contenté d’exécuter froidement ses compositions musicales puissantes mais sans grande originalité. Pas besoin d’être un grand musicologue pour comprendre que le succès russe de Kino provenait de son mimétisme par rapport au rock anglo-saxon. Les textes, à la fois revendicatifs et romantiques ne pouvaient qu’obtenir l’adhésion d’une jeunesse russe prête à faire la révolution pour avoir le droit de porter des jeans Levis, de boire du Coca-Cola et d’aller à Disneyland. Mais, hormis la langue employée, rien n’indiquait qu’il s’agissait de rock russe.

La « spécificité russe » est venue un peu plus tard avec le groupe Zvuki Mou (« Les Sons "Mou" ». Les textes sont plus littéraires, la musique est un savant mélange de classicisme et de douloureuse folie. « Zvuki Mou est un choc pour soixante-dix ans de morale soviétique », commentent les membres de l’association berruyère France-URSS. C’est en effet toute la souffrance soviétique qui se manifeste au travers de la gestuelle torturée et du visage grimaçant du chanteur qui parle de maladie, d’alcoolisme, de dégénérescence, de schizophrénie et de pauvreté sexuelle. Avec un certain pathétisme, ou du moins une forme de messianisme, Zvuki Mou parle - là encore - des aspirations de la jeunesse soviétique à une vie bourgeoise ordinaire comme en témoigne la traduction du refrain d’un des titres majeurs du groupe, Je deviendrai bien : « Je vais travailler et gagner de l’argent Nous allons nous acheter un appartement Je vais coller de la ouate aux murs des toilettes Je deviendrai bien, très bien Tu vas laver et repasser mes chemises Tu deviendras bien, très bien Ainsi nous allons vivre tous les deux bien »

Mais le grand choc de cette soirée consacrée au rock soviétique aura été sans conteste Auktyon. Entre Berurier Noir et Les Wampas pour l’énergie scénique, et entre Mano Negra et Les Négresses Vertes pour la musique, Auction est une incroyable machine à capter et à recracher sous filtre soviétique les sonorités du monde entier. Comment un pays aussi fermé que l’URSS a-t-il pu enfanter un groupe de rock s’imprégnant d’autant d’influences musicales allant de la musique ethnique nord-africaine, au ska, en passant par le free-jazz et le punk-rock ? Contrairement à la plupart des autres groupes soviétiques, Auktyon parvient à rendre mélodiques les sonorités abruptes de la langue russe qui, sous la voix de son chanteur charismatique Leonid Fedorov, peut swinger ou rocker avec la même virtuosité. Il y a aussi quelque chose de tropical et de manouche dans cette musique un peu folle, pas très limpide et parfois carnavalesque dont les musiciens semblent jouer dans un équilibre instable, tels des les funambules ivres et rigolard. Le spectacle offert par Auction dura moins d’une heure mais fit l’effet d’une éruption volcanique au plein cur de l’Auvergne : un spectacle furieux et féerique, mais hélas, pas grand monde pour en profiter.

A l’issue du concert, chacun eut dans la salle, le sentiment d’avoir assisté à un événement exceptionnel dans l’histoire de la musique. Sauf Le Berry Républicain. Allez comprendre. Suite à cet événement, France 2 a réalisé un documentaire remarquable sur la scène musicale russe dans Les Enfants du Rock, et une compilation De Lénine à Lennon a été éditée en France.

DESTINEES DIVERSES. « Auktyon, Kino et Zvuki Mou, sont des groupes cultes, mais aujourd’hui, en Russie, on ne parle pas beaucoup d’eux. Les groupes les plus en vogue sont des formations plus récentes », explique au travers d’un échange d’e-mail, la manageuse de Mumny Troll, un groupe pop/rock un peu glamour, dont le dernier CD « Carnabana Het » se vend en Russie comme des petits pains.

Le 15 août 1990, Le chanteur de Kino, Victor Tsoï est décédé dans un tragique accident de voiture. Dans la rue Arbat, au centre de Moscou, un mur a été érigé en sa mémoire, devant lequel les fans viennent déposer des bougies, des poèmes, ou des fleurs.

Zvuki Mou s’est depuis longtemps retiré de la scène musicale russe. Ses musiciens se sont lancé dans des projets musicaux divers. L’un dentre-eux a été repéré dernièrement en France.

Seul Auktyon poursuit inlassablement son chemin. Certes, le dernier album « Nebo Napopolam » remonte à 1999 (une compilation et un album live sont sortis au cours de l’année 2001), mais c’est parce que Auktyon n’a cessé de parcourir les routes du monde pour donner des concerts souvent mémorables.

LENTE MAIS IRRESISTIBLE ASCENSION. Auktyon existe depuis 1978 mais n’est connu sous ce nom que depuis 1983, date de son admission au Leningrad Rock Club. Il faudra attendre 1986 pour que le groupe triomphe au Festival de Rock de Leningrad. Leonid Fedorov, guitariste et chanteur, dégage un charisme incroyable qui ne sera jamais démenti. Il est d’ailleurs aujourd’hui un des managers les plus réputé en Russie. Autour de lui, on trouve un saxophoniste, un flûtiste, un pianiste, un percussionniste, un bassiste, un batteur et un danseur (époustouflant lors du concert donné à Bourges). La formation évoluera énormément dans sa composition, si bien qu’il est plus juste de parler de « collectif musical » que de « groupe de rock » au sens communément admis.

Malgré son succès grandissant au travers des plus prestigieux festival de rock et de musique avant-gardiste du pays et d’une popularité incroyable de Moscou jusqu’aux plus petits villages de Sibérie, le premier album d’Auktyon "Return to Sorrento", n’est enregistré plus ou moins artisanalement qu’en 1988. En 1989, pour la première fois, Auktyon, bénéficiant de la politique de la perestroïka obtient le droit de quitter l’URSS pour donner un concert unique à Bourges avec un nouvel album monumental « How I became a traitor ». C’est une révélation pour le public présent. Mais aussi pour le groupe qui, piqué par le virus de la découverte d’un nouveau public enchaîne une longue tournée Européenne de plus de 200 concerts en Allemagne, en France, en Suisse, au Danemark, en Hollande et en République Tchèque. Entre deux concerts, Auktyon trouve le temps d’enregistrer plusieurs albums ("Asshole" en 1990, "Hangover" en 1991) mais il est évident que c’est sur scène que peut être appréhendée la véritable dimension du groupe.

Déjà, les musiciens d’Auktyon témoignent d’une grande ouverture musicale et culturelle mais donnent également l’impression de constituer une source bouillonnante et inépuisable d’inspiration. Une collaboration avec un poète parisien Aleksey Khvostenko, se concrétise par deux albums, "Teapot of Wine" (1992) et "Mountaintop Dweller" (1995). Plusieurs projets solo voient le jour donnant naissance à une multitude de groupes : JUNGLE, ADDIS-ABEBA, MARKSCHEIDER KUNST, BEES AND THE HELICOPTER, TIME TO LOVE, METAMORPHOSIS, Z-ENSEMBLE, UNION OF COMMERCIAL AVANTGARDE, et surtout la formation ethno-jazz VOLKOV TRIO l’énumération n’est pas exhaustive : on peut véritablement parler de nébuleuse musicale.

Auktyon n’a jamais évolué dans une logique commerciale. C’est avec une audace et une générosité rare qu’Auktyon s’évertue à ouvrir de nouvelles pistes musicales sans se soucier de quelconques plans de carrière. Musicalement, Auktyon reste toujours aussi indéfinissable. Ceux qui aiment les étiquettes pourraient parler « d’ethno-jazz-rock » mâtiné de sons électroniques relevant à la fois de la musique contemporaine et de la pop-électronique.

Peu importe. Tels des troubadours, les musiciens d’Auktyon sont toujours inlassablement sur les route. En septembre 2001, en pleine période de tourmente internationale, ils étaient en tournée aux Etats Unis. Ils ont triomphé à New-York, Boston et dans les principales grandes villes du pays. Puis, ils sont repartis, laissant une trace impérissable dans l’esprit de ceux qui ont eu la chance de pouvoir croiser leur chemin.

Auktyon est sans doute le meilleur groupe de rock du monde. Il faudra bien que cela se sache un jour.



http://www.agitateur.org par Jean-Michel Pinon

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